mardi 22 juillet 2008

MOTS DITS SOIENT LES MOTS (1)


1
Engloutis par un maelström de souvenirs
des mots d’enfance remontent à la surface
lorsque la bouche évoque, ce que nie le regard
ou que l’oreille perçoit, ce que la peau délaisse.
L’âge venant, l’oubli est un cercueil
qui protège la vie en en faisant le deuil ;
mais la vie ressuscite plus forte que la vie
et quand on l’assassine elle se relève et crie :
« Le ruisseau meurt dans la rivière,
la rivière dans le fleuve, et le fleuve dans la mer.
Mais où meurent les oiseaux
qui meurent sur la frontière ?
Où partent les nuages
lorsqu’il n’y a plus de vent ?
Et les chiens errants
à qui sont-ils fidèles ? »
La vie crie, déchirant ses blessures,
offrant sa vulve
à la mort
qui geint
en mourant
de plaisir.
La vie est une déchirure
qu’il faut rapiécer
sans cesse,
et que sans cesse
il faut tisser. Toile d’araignée
où se prennent les pensées,
la vie panse ses propres maux
dans la panse
du temps.
Chatte de vie, chienne de vie,
qui miaule, aboie,
feule,
griffant et dégriffant ses rêves,
marquant ainsi son territoire
de la forme à la fluidité
des espaces infinis –
la vie nous soulève,
et nous portons la vie.

2
À contre-jour ;
les vérités n’apparaissent qu’à contre-jour,
dans ce voile de poussière
qui les protège de la lumière
et des autres éclats.
Entre deux mots,
entre deux regards fuyant les secondes,
l’apparence se déchire dans un souffle ;
et l’on s’expose
par ces infimes squelettes
que sont nos déchirures,
nos vrais éclats de voix.
La vie parle en chaque instant qui passe
disant ce qu’il faut lâcher,
ce qu’il ne faut pas perdre ;
le tout
étant de savoir écouter
la vie comme elle passe :
c’est un café serré
qui coule dans la gorge du monde,
mettant à vif
les nerfs
de la pensée.
C’est une parole aléatoire, que la vie ;
les mots se posent comme ces pigeons
qui picorent çà et là
des restes d’humanité. Ils vont
où les miettes subsistent,
les mots,
avec leurs ailes qui battent
au rythme
de sons
stochastiques
comme le sont les sens
de la vie.
La parole, qui se digère elle-même,
lorsqu’elle atteint le mur du son,
peut enfin résonner
à l’oreille
comme un murmure éclatant
qui conjugue l’intime et l’infini.
C’est alors que l’écoute advient,
que le réel se penche sur l’Homme,
qu’il dit sa vérité,
que toute chose est prête
à concevoir.

3
Sous l’Arbre à Palabres, les Anciens
écoutent le vent calamistrer le ciel
avant de prédire l’orage
qui soulèvera la nuit.
Toute sagesse connaît l’attente,
l’observation des mouvements terrestres,
celle des gestes minimes
dont l’Homme se revêt, quand même
il se penserait immobile.
Une parole ne se conclut qu’avec l’accord du temps :
le vieillard s’en persuade ; et le jeune l’assimile
au contact des rides
que font des pierres
dans l’eau.
Il faut dire que parler,
c’est résonner en l’autre –
le reste n’est que perte
ou que conjonctures.
Parler, par les temps qui courent,
ressemble à du silence
entrecoupé d’une intention,
comme si se taire
disait
déjà.

4
Les Mots sont-ils la première source d’orgasmes ?
Le dernier spasme avant la nuit ?
Que le gène FOXP2, gène du langage sur le chromosome 7,
permette l’élocution, l’apprentissage de la grammaire,
cela donne à penser
ce que ne pense la pierre,
dans sa constante ankylose,
fatiguant
les ombres
de la nuit.
Et ce spasme,
que l’on ne maîtrise guère
lorsqu’on parle
avec la mort…
que dit-il
de nous-mêmes ?
Le comédien se lève
dans la parole qu’il transmet,
et ses gestes
monopolisent
les interstices de la pensée.
Toutes les vies,
si belles soient-elles,
sont des actes manqués.
Le comédien s’empare
des scènes occultées,
pour en extraire l’essence
qu’il projette
sur la flamme.
Toutes les vies
sont des rôles
qu’il nous faut désapprendre.
Le comédien sait
ce qu’il doit ignorer ;
il se souvient toujours
de ce qui s'efface --
et le plateau résonne
de ses pas, de ses mots,
traversé par la marche
de la chronique de l’Homme.
Le comédien
s’affronte,
comme un miroir
sans tain.

5
Quand le griot chante
et que les oiseaux planent dans le ciel,
la voix du peuple se fait entendre,
avec
des accents graves,
un sens aigu
des récriminations.
Le griot projette sa parole
sur la cime des arbres,
d’où pleut l’avenir,
malgré la sécheresse
et la faim.
Le griot joue dans la nuit
une musique ensorcelante,
que les djélis ses frères
répercutent
jusqu’au tréfonds du ventre.
L’Afrique est une parole dansante
qui exsude
le trop-plein de sève –
sachons accueillir
une telle résonance !

6
Les femmes nous disent
le quotidien des formes ;
ce qu’il faut danser
avec les contours,
et la pâte
de la pensée.
Elles sont en prise avec ce qui tournoie,
comme avec ce qui gravite
autour du corps ;
et d’un mélange d’eau et de soif
elles fondent
le désir du monde.
Les mots, parfois, tombent à propos,
ou alors ils tombent…
mais la chute de la parole
rebondit sur les lèvres,
et ce bas devient un haut.
Il n’y a pas de nature
autre
que les symboles ;
et ce que l’on dit
rejoint
ce que l’on est –
dans la mouvance des eaux.

7
Le sommeil, le voilà qui s’endort lui-même,
et que dans cette nuit sans ailes
renaît l’insomnie.
Il y a des mots à ne pas confondre avec des gouttes de pluie. D’autres qui éclatent à la moindre averse. Et ceux qui ne s’ouvrent qu’en présence du soleil.
Il y a des mots qui meurent lorsque meurt le silence.
Des personnes qu’on oublie dans la gueule du monde
sans savoir ce qu’ils disent
d’étranges vérités.
Il faudrait pouvoir écouter chaque naissance,
du jour, de la nuit, des femmes, des enfants.
Écouter certains hommes
qui n’ont plus de parole,
nous dire
l’humanité.
Des mots font office de murailles ; d’autres, de drapeaux. Les plus beaux s’élèvent dans leur propre ciel, investis par les seuls courants d’air, transcendance des vents.
Le mot se suffisant lui-même
ne serait-ce pas
le mot ?
Auquel on n’ajoute
qu’indolence ?

8
Nous marchons dans une allée qui longe la rivière. L’été sera pluvieux, lance un pêcheur. Nous nous regardons comme si le temps n’appartenait qu’aux autres. Le courant se dilue en lui-même ; les truites feintent avec le jour. Nous glissons sur une terre trop grasse, nourrie de végétaux, de sédiments, de siècles. La brise de ce matin s’est coulée dans les arbres. Nous ne connaissons que le nom des oiseaux. C’est toujours un clapotis qui surprend les grenouilles. Nous allons au devant de nos pas. Que la nature est convulsive, prête à anticiper ! Nous disons des choses sans importance.
L’important, c’est de les dire…

9
La répétition d’un mot n’est pas un bégaiement, mais une attirance incoercible pour ce mot. Il en va de même pour le corps du langage : l’appétence peut se transformer en une boulimie, vorace, incontrôlable. Il est donc indispensable de surveiller sa langue, afin qu’elle ne glisse dans les fondements de la syntaxe, ou dans les fentes de la stylistique.
Cet avertissement vaut pour le lecteur, de même que pour l’auteur.
L’auditeur, quant à lui, peut faire la sourde oreille.

10
Certainement les certitudes n’ont pas leur place dans un ouvrage qui se veut réflecteur.
L’écriture, elle se penche. La tête écrit par-dessus les pensées, ne dominant que des ombres dormantes.
Mais rien, pas même le geste, n’est automatique. Même dans le rêve, pas d’automatisme : des mouvements de danse qui s’improvisent d’après les souvenirs et les autres affects.
Jamais rien n’est donné dans l’écriture. Ou bien tout est donné.
C’est selon.
Selon le regard
qui se penche.

Daniel LEDUC

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