samedi 28 juin 2008

CHANT DE LA TERRE (poème)



Dans la transparence du regard, le ciel s’accouple avec la terre ;
les nuages sont des sources, les feuillages, des étoiles.
Depuis longtemps l’Homme s’interroge sur le fluide et sur l’opaque ;
sur ce qui coule et ce qui voile ; ce qui prodigue ; ce qui recèle.
Le sang provient-il des océans ; et la peau, de la glaise ?
Qu’y a-t-il en deçà du commencement ? Et par delà nous-mêmes,
qu’y a-t-il d’autre, qui ne soit ni le tout ni le néant ?
L’Homme, arc-bouté sur ses pensées, depuis toujours se nomme,
ainsi qu’on prononce un silence, le rectifiant en somme.
La Terre n’est-elle qu’une question qui tourne sur elle-même ?

Et l’espace résonne de ces espèces de mots que cultive l’Homme,
en éructant les questions qu’il se pose. Questions qu’il dépose
comme des strates empilées dans un ordre stochastique,
où les ombres attisent les clartés qui sommeillent.
L’espace, multiple, dont les courbes rectilignes propagent le temps.
L’espace, déboussolée de poussières invisibles, au fond duquel
ne renaît que l’espace dans ses contraires possibles. L’espace,
un certain temps ; une autre boucle où s’accordent les sons
dans leur dimension inaudible. Et cet espace, que le cerveau retient
pour ce qu’il est nous autres, combien a-t-il de temps, fugaces ?

La Terre tourne ainsi que du lait, oubliée par les Hommes.
La forêt se déchire, les icebergs se sectionnent, les eaux se confondent.
Et la pensée s’émiette sur des tables rondes qui tournent pour des spectres ;
tandis que la nuit se berce d’étoiles au fond des pouponnières
d’où émergent les sanglots et les rires de futurs univers.
La Terre est une giclée expectorée des gouffres,
un noyau que des dieux chimériques ont déféqué du verbe,
une poudre aux yeux ébahis de ceux qui la contemplent,
un ovocyte prêt à multiplier les vies
pourvu qu’un peu de sperme fuse des testicules du temps.

La Terre, notre demeure. Notre parfum d’essence. Notre
pulsation, dans un cœur qui se rythme au son des circonstances,
et que la liberté tachycarde jusqu’à flamber la glace,
jusqu’à faire fondre les calculs qui nous bloquent les reins ; la Terre.
Ses accrétions de sable, de nuages, de tempêtes ; d’émerveillements,
au fond, de ce qui surplombe sans jamais dominer.
La Terre, notre faim, notre terme ; notre ciel migrateur
qui toujours revient à ce point final, d’où il a émigré –
ellipse autour d’un Soleil, enjambement du temps
qui passe, alors que le temps ne peut être… que passé.

La Terre, concassée par trop de calculs et de rêves ; dans notre
imaginaire, la Terre, sublimée, violée, tout en même temps.
Mais la Terre, qui nous porte, comme nous portons nos yeux
sur l’horizon ; nos enfants, vers le futur. La Terre.
Amazone, Nil, Yangtsé ; Mississippi, Ienisseï, Huang He ;
Ob-Irtych, Amour, Congo : fleuves qui tracent d’immenses zigzags
sur les courbes lascives de la Terre ; sourires et plaies de l’eau.
Et le Brahmapoutre, qui descend du Kubigangri, pour imbiber
les flancs du Tibet, de la Chine, de l’Inde ; abreuvant
rhinocéros, tigres, éléphants – et cette femme, penchée sur son âge…

La Terre. Nous la cultivons sans la connaître, l’interrogeons
sans la comprendre. L’aimons avec nos dents. Et le temps,
soleil et pluie mêlés, fauche des espaces, des espèces,
à jamais terrassés. La Terre, notre puits, notre inventaire ;
notre sol dont la clef donne l’harmonie peut-être. Peut-être la nuit
dans le chant. Peut-être ce qui luit, dans ce qui naît, du néant. Et
nous songeons pour vivre, nous tournons sur nous-mêmes. Et
le champ de tournesols, balayé de grands soleils, explose en capitules
entourés de bractées, protectrices de l’éphémère clarté qui sombre. Et
la Terre, notre planète, subit l’héliotropisme – comme on oriente sa vie.

Ça vit, la Terre ; ça vibre en diapason. C’est un accord au plus haut
de la note. C’est un élan d’oiseau, la Terre, un élan dans le souffle…
Au bord de la rivière, dès l’aube, la locustelle lance ses trilles,
tapie dans les ajoncs. Le cri strident du martin-pêcheur fait écho à la nuit
qui sommeille. L’aigrette garzette chante un silence, déployé d’ailes.
Tout est stridulation. Même les taiseux, par leurs couleurs, simulent.
Et le vent fait son nid dans toute gorge qui se découvre ;
sur chaque branche où l’écorce crevasse, où la feuille ondule,
où la lumière s'emporte. La Terre prononce complaintes et ritournelles,
ondulant dans le spectre infini des clartés inaudibles. La Terre

qui nous enchante – malgré ce qui déchire : viol, guerre, CO2 ;
terrorisme, dictat, censure ; et ces mots qui tamponnent la pensée
au lieu de l’affranchir. La Terre, notre source. Que l’on y puise
sans épuiser. Que l’on s’abreuve sans tarir. Sans dépouiller l’arbre
de ses racines, l’oiseau de ses plumes, le ciel de ses nuages.
L’Homme, de ses vertiges. Parbleu ! La Terre, un jour, s’effacera ;
tel un songe, au bord de la secousse de l’aube – La Terre
ne sera plus que de l’écume, bordant la gueule d’un univers
trou noir – Et ce qui ne sera deviendra le nouveau songe,
dans lequel l’impensable virevoltera – comme seule, et grande, et piètre vérité…
La Terre !


Daniel LEDUC
www.harmattan.fr/daniel-leduc

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